Interview Alain Messier, harmoniciste

Vendredi 12 fevrier 2010

1/ Bonjour Alain, merci d’accorder du temps à Prof2zik ! Peux-tu nous dire ce qui t’a amené à jouer de l’harmonica ?

 Bonjour à Prof2zik et à ses lecteurs. Je suis arrivé à l'harmonica diatonique, par la batterie. En fait je jouais du Blues, du moins j'essayais, mais j'étais très attiré par cet instrument d'une part et d'autre part je ressentais le besoin de jouer des mélodies. Ce que j'essayais de faire à la batterie du reste mais qui me donnait un style qui manquait de sobriété si on peut le dire avantageusement de cette manière. Donc j'en suis venu à l'harmonica naturellement par envie et par choix. A cette époque il n'y avait ni prof et quasi pas de méthode accessibles et en français.

 

2/ Il existe différents harmonicas, peux-tu nous en expliquer les caractéristiques ?

 Il existe une multitudes de types d'harmonica, présentant des accordages différents, des hauteurs différentes, des lutheries différentes. Des harmonicas pour chaque style pratiquement. On connaît généralement les harmonicas diatoniques, les petits dix trous, qui ont un système d'accordage particulier, traditionnellement entendu dans le Blues ou la Country. Puis il y le chromatique, le plus « gros » qui possède une tirette sur le coté, et qui lui propose les même notes qu'un piano par exemple permettant naturellement plus de styles, tous en théorie, allant de la variété au classique.

Puis il existe des harmonicas basses, des harmonicas d'accompagnement pour les accords vraiment une grande quantité d'harmonicas, à lame simple, à lame double. Les harmonicas ont  des modèles multiples selon le style et le rôle de l'harmoniciste dans chaque style.

L'idée est que pour jouer vous faites un rond avec vos lèvres. Si le rond est petit, vous jouez note par note. Si le rond est large vous jouez un accord. Pour sélectionner telle ou telle note il vous reste éventuellement le placement de la langue devant tel ou tel trou. Pour le reste,... le constructeur propose des modèles qui regroupent les bonnes notes les unes à cotés des autres afin de ne pas s'entortiller la langue dans l'harmonica! Voilà comment je peux résumer, beaucoup résumer, et expliquer le fait qu'il existe beaucoup de modèles d'harmonica, en précisant encore qu'il y a des questions de sonorités et d'octaves.

 

3/ Je crois qu’il existe des tablatures pour ton instrument,  peux-tu nous expliquer son fonctionnement ?

 Les tablatures d'harmonica ont cela d'intéressant qu'elles sont finalement la tentative approximative et désespérée d'écrire la musique. Le fondement de l'explication se trouvant dans le fait qu'il s'agit majoritairement pour l'harmonica de musique populaires de tradition orales( qu'il s'agisse de Folklore d'ou qu'il soit, de Country de Blues)

C'est assez récent  cette nécessité d'écrire la musique, de la communiquer sous la forme écrite. Cela comporte au fond quelque chose d'inquiétant par certains côtés! Très sommaire la tablature d'harmonica se présente sur une ligne horizontale avec les aspirés au dessus, et soufflés en dessous. Le reste des indications est au bon vouloir de l'auteur de la tablature, qui tentera de trouver des symboles « signifiants ». Chacun essayant de trouver des signes donnant des indications supplémentaires. Ce qui est amusant c'est que l'on peut rapidement arriver à un style d'écriture bien plus compliquée que le solfège et beaucoup moins universel! Les tablatures sont un outil empirique, pratique dans certains styles. Elles ne remplissent correctement qu'un rôle par rapport à une partition : celui d'avoir écrit quelque chose pour pouvoir s'en rappeler. Pour le reste elles ne sont qu' approximations.


4/ L’harmonica étant un instrument acoustique, y a-t-il du matériel spécifique pour le sonoriser ?

Comme tous les instruments acoustiques l'harmonica peut être amplifié. Selon le style de musique, l'instrumentiste se fabrique alors un son à sa convenance. Les joueurs de Blues, de   Rock et parfois de Jazz, aiment un son saturé. Ils prennent souvent le micro dans les mains et collent l'harmonica au micro. Ils utilisent aussi souvent un ampli de type ampli guitare et des effets de type guitare aussi. Il existe des microphones spécifiques qui cherchent à favoriser certains types de son et plus largement à répondre aux nécessités de captation d'un harmonica et de son amplification : rejet du larsen, spectre, timbre. D'autres plus modernes utilisent des processeurs d'effets plus complexes et d'autres encore font ce travail de son par l'informatique, c'est de plus en plus courant et facile en studio: les ingénieurs du son ayant les compétences requises en matière de traitement du son et de façon plus aisée et fiable.

 Si l'on compare l'harmonica, en tant qu'instrument acoustique à la guitare acoustique, on peut obtenir beaucoup de son différents avec des effets, mais pour le principal c'est l'instrumentiste qui reste prépondérant, ne serait ce que parce que c'est lui qui choisit, éventuellement de quelle manière il « dénature » le son avec des appareils... ou non!

 

 

5/ L’harmonica est souvent associé au blues, y a-t-il d’autres styles de musique où il est utilisé ?

Pour prendre la question dans un autre sens, il est dit que l'harmonica est l'instrument le plus populaire sur la planète. On le trouve partout, les gens de partout le pratiquent. Il est donc présent dans beaucoup de cultures et de folklores. Le classique a « subit » aussi beaucoup puisque l'on trouve des orchestres complets d'harmonicas jouant des oeuvres du répertoire classique. Ce qui est intéressant sans doute mais qui occulte tout ce qui est timbre des instruments et leur spécificité. J'aime écouter la musique classique, « Bob » Schumann  en particulier, je trouve souvent ces « tentatives »  d'orchestres d'harmonicas jouant du classique louables en terme d'effort, de recherche ou de curiosité, et même de qualité parfois, mais en terme de rendu... Ceci dit vive la liberté! En fait l'harmonica a longtemps été en mal de reconnaissance, il est très imprégné de cette problématique, et il me semble que beaucoup de démarches, bonnes ou mauvaises s'il en est, découlent de ce besoin de reconnaissance.

 

6/ Existe-il des ensembles d’harmonicas ?

Oui, il existe des ensembles allant du duo à l'orchestre. Les asiatiques, entre autres, sont friands de ces orchestres d'harmonica, et d'harmonica « classique ». En général on retrouve au moins une basse, un accompagnement et un soliste, que cela soit en Jazz, en variété, en folklore. On trouve une structure de type « par pupitre » dans les orchestres plus nombreux jouant principalement des oeuvres du répertoire classique. J'avoue que j'ai du mal avec ce type d'ensemble d'harmonica, qui revient dans l'autre sens à vouloir faire jouer « Viens mon ptit Quinquin » au philharmonique de Berlin... possible sans aucun doute, probablement peu crédible, authentique: jamais... Mais un érudit pourrait sans doute en tirer un traité ou une thèse. Pour autant, loin de moi l'idée de vouloir empêcher le philharmonique de Berlin de « Quinquiner » si bon lui semble.

 

  

7/ Il y a beaucoup d’autodidactes, cela veut-il dire que l’harmonica est « délaissé » par les écoles de musique ? Est-il difficile de trouver des profs ?

La problématique des écoles de musique et de la variété des instruments qu'elles proposent est un problème de culture et de politique culturelle je pense. Il me semble que toutes les écoles aimeraient proposer plus d'instruments que ce qu'elles font, mais le problème est a l'étage au dessus à mon sens! J'ai pour ma part toujours eu des contacts intéressés de la part des écoles de musique, avec des gens ouverts, mais rien ne s'est concrétisé à leur corps défendant. Je crois qu'il faut avant de voir l'harmonica sauver les trompettes, saxophones, violons et bien d'autres dans nos petites écoles de musique, parce qu'elles souffrent de méconnaissance plus que l'harmonica à mon sens.

L'harmonica est l'instrument populaire par définition. Petit pas chère peu fragile et facile d'accès. L'engouement populaire dont il fut historiquement l'objet en d'autres temps l'a positionné au début comme un instrument de défiance à l'égard des autorités musicales du Grand monde. Il a cheminé longtemps sous cette impulsion qui a tracé son histoire. Outil aussi des railleries, des musiciens de rue etc...

Il n'y a pas de structure ou de cursus pour l'apprentissage de l'harmonica, pas de formation diplômante. Cela pose un problème réel pour les gens souhaitant apprendre bien sûr. D'autant que s'il n'y a pas de prof patenté il n'y a plus de musicien de rue.

On trouve une multitude de professeurs...on trouve de tout, y compris des gens compétents en théorie musicale. Il faut, je crois, bien définir sa démarche en tant qu'élève et l'on doit pouvoir trouver un professeur convenable. Pour autant des non sens apparaissent quand il s'agit de vouloir apprendre académiquement des pratiques de « musiciens de rue », et que l'on veut théoriser ce qui n'est qu'une pratique empirique! Je pense pour ma part qu'il peut y avoir un intérêt à le faire, mais que de le pratiquer uniquement dans ce contexte lui fait perdre son âme, ce qui est la dernière chose à faire quelques soit la musique et le style.

 

8/ Que  privilégies-tu dans tes cours,  le travail de la technique, la découverte d’un style 

Avec les débutants je privilégie l'appréhension des émotions et la passion et l'authenticité. Car un débutant passionné peut accepter toute l'exigence d'un travail en profondeur. De plus un débutant motivé, a souvent un abord incomplet de la musique de l'instrument voir même du style qu'il souhaite apprendre, mais son besoin d'authenticité et sa démarche intérieure est souvent très forte et humainement « précieuse », j'insiste là dessus. Cette considération particulière est fondatrice de respect et d'une certaine hauteur d'échange à mon sens.

Avec les plus avancés je privilégie l'expressivité, sa cohérence et une approche plus fouillée sur le fondement du « langage » Blues puisque c'est en quelque sorte mon sacerdoce. Je suis confronté à des gens qui veulent à terme improviser. Du moins c'est comme cela qu'ils appellent l'envie de jouer ce qu'ils veulent. Autrement dit, s'exprimer et donner quelque chose d'eux mêmes avec un instrument de musique. Par « improviser » ils entendent « dire ce que je ressens ». Ce qui est dans l'absolu le plus difficile en musique à mon sens. En tous les cas il s'agir alors de leur donner une vision de l'harmonica, de ses possibilités, de leur donner des bases solides et de leur indiquer des pistes artistiques ainsi que quelques reflex indispensables pour pouvoir jouer, s'intégrer et partager avec plusieurs musiciens! Car dès le départ j'insiste sur ce point: il sera question à terme de jouer de la musique avec un Ami, un collègue, une personne que l'on rencontre, un de ses enfants, car c'est bien là le plus passionnant humainement, pour ensuite , enfin jouer de la musique aux « autres » famille, proches, Amis.

 

 

9/ Je constate dans mes cours (de guitare) que très souvent les adultes débutants ne veulent pas entendre parler de solfège, qu’en est-il avec l’harmo ?

Je suis rassuré, je croyais que nombre de guitaristes ne voulaient pas entendre parler de musique et de coiffeurs, si c'est juste du solfège ça va s'arranger! Bon...fallait bien taquiner un peu nos « guitars héros » en herbe!

 

Pour répondre à ta question sur le solfège: c'est pareil pour l'harmonica, personne ne veut entendre parler de solfège. Ceci dit je n'enseigne qu'aux adultes. Ils veulent en général jouer du Blues ou de la Country, comme je le disais ce sont des musiques populaires de tradition orale donc pas de soucis. Pour ce qui est du solfège, je conseille à mes élèves ou à qui veut bien l'entendre qu'il faut l'apprendre en école de musique auprès de gens compétents et assermentés! C'est pour cela que je n'enseigne pas aux enfants.

 

Le solfège est présenté ou du moins ressente comme « la théorie savante de la musique » en premier lieu. Je pense que l'on devrait plutôt le présenter comme le langage universel, c'est plus porteur et tout aussi vrais! Ce qui est marquant c'est que le solfège donne très bien une notion d'exigence. Et qu'à tort, les gens pensent que sans solfège la pratique est plus facile et c'est bien sûr totalement faux. La pratique d'un instrument sans solfège est possible sous certaines conditions de style et un travail particulièrement exigeant d'écoute et d'analyse pas forcément en accord avec le statut de débutant.

 

10/ Pour finir cette interview, peux-tu nous présenter des harmonicistes dans différents styles ?

Parlons de nos compatriotes! Le Jazz français est remarquablement vivant avec Olivier Ker Ourio qui joue sur un harmonica chromatique et Sébastien Charlier, un phénomène exceptionnel du diatonique.

Beaucoup de gens connaissent bien entendu Jean Jacques Milteau harmoniciste diatonique au rayonnement mondial. Nous avons dans le Sud Ange Amadéi, remarquable styliste Country.

Et d'autres français encore: Michel Herblin, Alexandre Thollon brillant joueur de chromatique.

 

Et comme nous avons tous un peu de Belgique dans le coeur, qui ne connaît pas Jean Toots Thielemans. Et puis pour beaucoup le rêve américain est encore présent alors la Country: Charlie mac Coy, puisque l'harmonica est un Monde pavé de Légendes et qu'il est la dernière légende vivante et active. Et pour finir un des derniers grand du Blues James Cotton.

 

Mais afin que chacun puisse trouver son bonheur je vous indique le site de Paul Lassey. Ce professeur d'harmonica reconnu s'est spécialisé sur le côté internet de l'harmonica. Il référence beaucoup de profs, de ressources et propose un forum où l'on donne beaucoup de renseignements utiles.

 

 http://www.coursdharmonica.fr/topic/index.html

 

Et puis un forum vraiment sympa sur l'harmonica

http://diato.forumactif.com/

Je remercie beaucoup Alain Messier d'avoir répondu à ces questions !

http://www.alain-messier.com


Stéphane Rousseau

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